Chère Maman,
Il m'a été très difficile d'écrire cette lettre. Bien que je veuille être honnête et ouvert avec vous, je ne veux pas vous faire de peine ou vous inquiéter. Je vous aime beaucoup toutes les trois, et c'est pour ça que j'ai attendu aussi longtemps avant de vous donner ces nouvelles. J'espère que peu importe votre réaction, vous prendrez chacune le temps de lire cette lettre en entier, et peut-être une partie des références que j'ai incluses, avant que vous m'appeliez ou que vous en discutiez entre vous.
Je suis transsexuel, et je vais commencer à vivre à part entière en tant que femme dans les mois à venir. Je ne me suis jamais vraiment senti bien dans ma peau en tant qu'homme, et je pense que ce changement va me rendre plus heureuse dans la vie, en dépit des difficultés. Après plusieurs années de réflexion et de recherche, j'ai décidé que j'étais prête. Je veux que vous compreniez que je ne prends pas cette décision à la légère. Je sais que ça va être un changement crucial dans ma vie.
Ce n'est pas de votre faute. Ne vous inquiétez pas de ce que vous avez fait (ou pas) ou que vous auriez du faire (ou pas) quand j'étais enfant. La plu part des personnes transsexuelles estiment qu'elles sont nées comme ça. J'en connais dans beaucoup de milieux, femmes et hommes.
Je sais ce que je fais. Je pense que ce changement va me rendre plus heureuse; je me sens vraiment bien d'avoir décidé de faire ma transition. Je ne suis pas soudainement plus folle que je l'ai été jusqu'ici dans ma vie. J'ai des amis transsexuels depuis quelques années, et ainsi j'ai eu la chance de voir ce qu'ils endurent. Ces amis m'ont aidé à trouver le courage de prendre cette décision, mais personne ne m'y a poussé.
Je vais officiellement changer mon nom. J'ai choisi le nom français Myriam. J'ai toujours aimé le nom [ancien prénom], mais il n'est pas idéal pour une femme. Je vais donc probablement remplacer le nom [ancien deuxième prénom] par le nom [ancien premier prénom].
PASSÉ
J'ai toujours su que je n'étais pas comme les autres garçons. J'ai évalué mes différences, et après avoir éliminé mon intelligence, ma personnalité, mon éducation et mon environnement comme facteurs, j'ai réalisé que je n'étais toujours pas comme les autres garçons. Dans ma tête, je ne fais pas partie du monde des hommes. Au niveau émotionnel et intime en particulier, j'ai toujours eu beaucoup plus en commun avec les femmes qu'avec les hommes, mais c'est seulement une partie de ce qui m'a aidé à comprendre ce que je suis.
Je n'ai jamais été bien dans ma peau. J'ai pensé que tout le monde se sent ainsi détaché de son corps, en raison des changements du à la puberté, mais qu'ils finissent par s'y habituer. Même les hommes qui se sentent gros ou laids ne détestent pas leur corps par ce qu'il est celui d'un homme. Ils ne veulent pas l'échanger pour un corps de femme, contrairement à moi. Ça fait plusieurs années que j'ai envie d'être une femme, et quand j'y pense, j'aurai préféré être un garçon manqué quand j'étais petite.
Quand je pense aujourd'hui à mon enfance et mon adolescence, ça me parait assez évident. Je passais mon temps à bricoler au lieu de m'amuser avec les enfants de mon âge à fin de me distraire et de démentir mes sentiments. Je détestais le sport, par ce que je n'étais pas à l'aise dans mon corps. Plus tard, dans mes relations intimes, j'avais l'impression de mentir à mes amants comme à moi-même, sans vraiment savoir pourquoi.
TRAITEMENT
J'ai décidé de faire ma transition en novembre dernier. J'en ai parlé à mon médecin de famille, [nom du médecin], et elle a été très compréhensive. Je lui ai demandé de me présenter au Centre de la Sexualité, de l'Identité de Genre et de la Santé Reproductrice de l'hôpital de Vancouver. C'est une clinique publique où une équipe de spécialistes s'occupe de ce type de problèmes. Il y en a 2 au Canada, l'autre se trouve à Toronto. La clinique me permet d'obtenir de l'aide sychiatrique et médicale, notamment l'accès aux hormones et à la chirurgie. Tous les mois depuis janvier, je consulte une psychiatre à la clinique, [nom du psychiatre]. J'analyse mes pensées et mes problèmes avec elle. Elle va bientôt présenter mon cas au reste de l'équipe et j'espère ainsi bientôt pouvoir commencer à prendre des hormones.
En attendant, j'ai demandé à mon médecin de me prescrire des médicaments anti-androgènes. Leur effet est de réduire le niveau de testostérones. J'ai commencé en novembre, et je prends maintenant le dosage maximum, qui non seulement empêche la production de testostérones, mais facilite aussi la synthèse d'estrogènes. Le résultat est similaire a l'utilisation d'hormones, mais de façon plus subtile. Ça consiste en un changement des caractéristiques sexuelles secondaires, redistribution des tissus gras, formation des seins, réduction en taille du pénis et des testicules, adoucissement de la peau et réduction des poils sur le corps. Ces changements sont progressifs mais ils seront exacerbés par les hormones.
Mes seins ont récemment commencé à pousser et sont douloureux, et ma silhouette est plus féminine. Mon corps a donc déjà commencé à changer. Ce n'est pas encore évident à première vue quand je porte des vêtements, mais c'est visible quand je suis nue. Les médicaments anti-androgènes ont aussi des effets psychologiques, comme les hormones. Je me sens beaucoup plus calme et plus heureuse, et mes émotions sont un peu plus intenses. Je pleure plus facilement, par exemple.
J'ai aussi demandé à mon médecin de me prescrire des médicaments favorisant la croissance des cheveux sur les endroits chauves de ma tête. Les médicaments anti-androgènes aident en empêchant la perte de cheveux, mais ne regarnissent pas les endroits déjà chauves. J'ai commencé en novembre et mes cheveux commencent à repousser lentement. Pour le moment, je me rase régulièrement la tête à fin de maximiser les résultats.
Toutes les semaines depuis novembre, généralement le mardi matin, j'ai 2 heures d'électrolyse pour me débarrasser des poils sur mon visage. Je vois une spécialiste à la clinique, [nom de spécialiste], qui traite principalement des personnes transsexuelles. C'est désagréable et douloureux, mais malheureusement les hormones n'ont aucun effet sur les poils du visage. Mes joues sont maintenant presque complètement démunies de poils mais je vais devoir continuer pendant encore un an environ, avant d'avoir terminé. J'apprends donc à être patiente.
Pour le moment, je n'ai pas encore prévu d'opération. Il est vraiment trop tôt pour y penser, mais si je décide de l'avoir, ça sera dans 2-3 ans. De toute façon, il faut que je vive 1 an en tant que femme à part entière avant que la clinique ne l'autorise.
QUI LE SAIT?
Tous mes amis le savent, et ils m'appellent Myriam. Certains d'entre eux utilisent même les pronoms féminins en parlant de moi. Depuis novembre, j'ai progressivement informé tous mes amis en commençant par les plus proches. Ensuite j'en ai parlé à mes amis dans l'Ontario, notamment [nom d'ami], puis mes amis en France, comme [nom d'ami]. Récemment, j'en ai parlé à [nom d'ami], et à [nom d'ami] - avec qui je partage l'appartement dans lequel j'habite. [nom d'ami] et [nom d'ami] le savent aussi; ils veulent que vous sachiez que vous ne devez pas hésiter à les appeler pour en discuter.
J'ai de la chance par ce que la plu part de mes amis soutiennent ma décision. La grande majorité de mes amis proches sont queer - ils font partie, comme moi, de la communauté GLBT (gaie, lesbienne, bisexuelle, transsexuelle.) J'ai ainsi beaucoup de soutient de la part de gens qui me comprennent.
Je n'en ai pas encore parlé au travail, mais je compte informer mes collègues vers la fin de l'année, quand les changements seront plus évidents. Je n'anticipe aucun problème : Vancouver a de bonnes lois d'anti-discrimination concernant l'emploi, et je crois que mes collègues sont suffisamment ouverts d'esprit.
Je n'ai pas informé Mamie. Je veux en discuter avec vous, pour voir ce que vous recommandez. Ce n'est pas la peine de lui dire avant la fin de l'année, puisque je n'aurai pas encore l'air trop différente. L'année prochaine, par contre, j'aurai l'air beaucoup plus féminine, et il faudra lui dire, surtout si je viens vous voir. Ce n'est pas comme mon orientation sexuelle, qui est invisible au public.
ORIENTATION SEXUELLE
En parlant de mon orientation, elle ne changera pas. Je serai toujours bisexuelle, avec une préférence envers les femmes. Je n'ai jamais été gai et ma transition n'est pas une façon dérangée de traiter des tendances homosexuelles d'une manière plus socialement acceptable; j'ai appris que peu de personnes choisissent le changement de sexe quand elles ne sont qu'homosexuelles.
MA VIE
Ma vie est aujourd'hui très différente de celle que j'avais il y a quelques années à peine. Après avoir déménagé à Vancouver, je suis devenu active dans la communauté GLBT. En tant que personne bisexuelle, j'ai rencontré toutes sortes de gens intéressants et j'ai fais de nouveaux amis. J'ai appris à être tolérante et à accepter mes différences en respectant celles des autres.
Aujourd'hui, en tant que personne transsexuelle, j'ai un style de vie assez ambigu au niveau de ma présentation. Je ne porte quasiment plus que des vêtements de femme, même au travail où je me limite à la partie neutre de ma garde-robe, et je me rase régulièrement les jambes et les aisselles. J'ai inclus quelques photos dans une enveloppe, pour vous donner une idée, si vous voulez savoir.
J'espère en arriver au point où, vers la fin de l'année, quand les changements dus aux hormones seront plus évidents et une grande partie de l'électrolyse sera terminée, je vais pouvoir changer mon nom vivre en tant que femme à part entière. En attendant, je suis [ancien nom] au travail et Myriam partout ailleurs. J'ai même une nouvelle adresse e- mail, myriam@axion.net - mais pour le moment, l'ancienne fonctionne encore.
Mon identité n'est certainement pas complètement féminine et je ne pense pas que je serai une femme stéréotype - je n'ai jamais vraiment été normal en tant qu'homme, et pourtant j'ai essayé. Combien de lesbiennes avec des perçages, des tatouages et la tête rasée connaissez-vous qui soient facilement acceptée par notre société?
D'ailleurs j'habite dans un quartier de Vancouver à majorité lesbienne où règne un fort esprit de communauté. Ainsi, je passe la plu part de mon temps libre en compagnie de mes amis queer. L'un entre eux, [nom d'ami], est une personne transsexuelle (né femme) dans sa quarantaine. Nous sommes devenus très bons amis et je lui parle souvent quand j'ai besoin de conseils, puisqu'il a fait sa transition il y a environ 5 ans.
SÉCURITÉ
Vous allez probablement vous inquiéter de ma sécurité, et pour cause. Des actes violents sont souvent commis contre des personnes transsexuelles. Cependant, je ne pense pas avoir plus de difficulté en tant que femme qu'en tant qu'homme bisexuel. Vancouver est une ville très queer, comme San Francisco, et les quartiers dangereux sont loin de là où je vis et où je travaille.
Naturellement, je vais faire très attention pendant les années à venir. Je m'attends à ce que les étapes intermédiaires soient les plus difficiles, quand je vais commencer à vivre à part entière en tant que femme. Je m'inquiète de ma sécurité autant que vous, sinon plus.
ET MAINTENANT ALORS?
Je sais que ces nouvelles vous étonnent et ne sont pas les bienvenues. J'espère que vous prendrez un peu de temps pour absorber ces informations avant que vous m'appeliez ou que vous m'écriviez. Ça m'a pris des années à digérer tout ça, et je ne m'attends pas à ce que vous compreniez tout de suite. J'espère que vous vous rendez compte que je ne change pas qui je suis - je ne change que mon apparence de façon à pouvoir être plus heureuse. Je serai toujours votre fils et votre frère, et je vous aimerai toujours.
J'espère qu'à temps, vous accepterez ce changement dans ma vie. Il est très important pour moi de vivre en tant que femme, et de conformer mon corps a mon identité. Par la suite, j'espère que vous comprendrez et que vous apprendrez à m'appeler Myriam. J'espère que vous allez en parler à vos amis, à fin de pouvoir partager vos sentiments. J'ai inclus des ressources, y compris sur l'Internet, pour plus d'informations. Vous pouvez en parler à qui vous voulez - ce n'est pas un secret, sauf à mon travail.
Myriam / [ancien nom]
23 Mai 2000
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